Point de vue L’empreinte carbone : concilier climat et souveraineté L’architecture internationale de lutte contre le changement climatique, qui repose sur les engagements des États à réduire les émissions générées sur leur territoire, ne les incite pas à réduire les émissions liées à leurs importations. Dans un contexte où le cumul des engagements nationaux ne suffit pas à limiter le réchauffement mondial en-deçà de 2 °C et où, de plus, leur respect n’est pas garanti, agir sur tous les leviers à disposition paraît indispensable. La France, dont l’empreinte carbone – incluant les émissions liées aux importations – excède de moitié les émissions territoriales, a ouvert la voie en introduisant dans la Stratégie nationale bas carbone (SNBC 3) une cible indicative d’empreinte en 2050. Cette note plaide pour aller plus loin, en fixant un objectif de neutralité en empreinte à l’horizon 2060. Pour être pleinement effectif, cet objectif devrait être porté à l’échelle de l’Union européenne et être rendu contraignant. À notre double responsabilité climatique, comme producteurs et comme consommateurs, correspondrait ainsi un double objectif de neutralité, en émissions territoriales et en empreinte carbone. Publié le : 14/09/2026 Temps de lecture 7 minutes Auteur Nicolas Riedinger Directeur du département Environnement Télécharger le Point de vue de Nicolas Riedinger, directeur du département Environnement Une telle approche viserait moins à accroître notre niveau global d’effort qu’à orienter notre consommation vers une production décarbonée, notamment locale. Elle conduirait à rééquilibrer les priorités de la politique climatique française et européenne : elle renforcerait la place de la sobriété, mettrait la décarbonation des importations au cœur de la politique commerciale et ferait de la relocalisation un levier climatique, dès lors que cette relocalisation permet de substituer une production française (ou européenne) moins carbonée à une production étrangère. Ce nouvel objectif encouragerait les pays s’étant dotés d’une trajectoire ambitieuse à respecter leurs engagements – en particulier la Chine, qui a annoncé viser la neutralité carbone d’ici 2060 – et les autres à rejoindre le mouvement. Il serait ainsi susceptible d’engendrer un double dividende, climatique et productif. Cette stratégie pourrait en contrepartie renchérir certains biens, d’où la nécessité d’en maîtriser le coût, de fixer un horizon raisonnable et de veiller à une juste répartition des efforts. Introduction – Les conditions de l’endiguement du changement climatique et le cadre international Le changement climatique confronte l’humanité à un défi inédit de coordination mondiale. Le fait que toute émission, quel que soit son lieu, affecte de manière identique le climat mondial crée en effet un problème bien identifié de « passager clandestin », chaque État pouvant avoir égoïstement intérêt à laisser les autres agir[1]. L’action doit donc être collective et coordonnée. L’Accord de Paris de 2015 l’organise autour d’un objectif commun et d’une mise en œuvre nationale. L’objectif commun est de « contenir le réchauffement nettement en-dessous de 2 °C et [de] poursuivre les efforts pour le limiter à 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels ». Afin d’atteindre cet objectif, les « Parties » – soit l’Union européenne et les États engagés par l’Accord, dont les membres de l’UE – doivent collectivement chercher à parvenir à la neutralité mondiale en gaz à effet de serre (GES), entendue comme l’équilibre entre les émissions anthropiques et les absorptions anthropiques, au cours de la deuxième moitié du siècle. Notons que cette neutralité mondiale tous GES confondus est plus ambitieuse que la condition de la stabilisation du climat[2] et entraînerait un certain reflux des températures. Un tel reflux est désormais considéré comme nécessaire à la limitation du réchauffement à 1,5 °C en fin de siècle, le dépassement de ce seuil étant jugé très probable dans la prochaine décennie[3]. La mise en œuvre de l’Accord de Paris repose sur des « contributions déterminées au niveau national » (CDN), qui doivent correspondre au « niveau d’ambition le plus élevé possible », compte tenu notamment des « responsabilités communes mais différenciées » et des « capacités respectives » des Parties. Dans ce cadre, les pays développés doivent assumer « des réductions d’émissions en chiffres absolus à l’échelle de l’économie », tandis que les pays en développement doivent accroître leurs efforts d’atténuation et « sont encouragés à passer progressivement à des objectifs de réduction ou de limitation des émissions à l'échelle de l'économie ». Même si l’Accord ne le précise pas explicitement, les émissions qu’il est demandé aux pays de réduire ou de limiter sont les émissions ayant lieu sur leur territoire, telles que comptabilisées dans les « inventaires » établis suivant la méthodologie définie par le GIEC (en témoigne l’obligation de transmission régulière de ceux-ci). En cohérence avec l’Accord de Paris, l’UE s’est fixé, dans la loi européenne sur le climat de 2021, un objectif contraignant de neutralité climatique (au sens des émissions territoriales tous GES confondus) à l’horizon 2050 et doit « s’efforce[r] de parvenir à des émissions négatives par la suite ». La France a également inscrit dans son droit l’objectif de neutralité climatique à l’horizon 2050 (article L. 100-4 du code de l’énergie). Lire la suite [1] Il peut y avoir d’autres raisons de réduire notre consommation d’énergies fossiles que le climat, liées notamment à des considérations de souveraineté et de santé (voir le chapitre Environnement de l’exercice de prospective France 2035-2050, mené par le HCSP). Quoi qu’il en soit, la somme des efforts d’États qui viseraient leur seul intérêt, à comportement des autres donné (correspondant à un équilibre de Nash dans la théorie des jeux non coopératifs) resterait inférieure à ce qui serait collectivement optimal. [2] Cette condition est de limiter les émissions cumulées de CO2, d’atteindre des émissions nettes de CO2 nulles ou négatives et de réduire fortement les émissions des autres gaz à effet de serre. Voir le Résumé à l’intention des décideurs de la contribution du groupe de travail I « Changement climatique 2021 : les bases scientifiques physiques » au Sixième rapport du GIEC. [3] PNUE (2025), Emissions Gap Report 2025: Off Target. Continued collective inaction puts global temperature goal at risk, novembre. 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