Point de vue Contre les ingérences, pour un nouveau bouclier démocratique, français et européen ! Ce point de vue propose de renforcer la protection des processus électoraux face à la montée des ingérences numériques étrangères, qui constituent aujourd’hui une menace directe pour le fonctionnement des démocraties. Désinformation, manipulation des réseaux sociaux et opérations d’influence pilotées par des puissances hostiles visent à fragiliser le débat public, à accentuer les clivages et à affaiblir la confiance des citoyens dans les institutions. Des épisodes récents, comme l’annulation du premier tour de l’élection présidentielle roumaine en 2024, illustrent l’ampleur de ces risques et la nécessité d’y apporter des réponses plus robustes. Si des dispositifs existent déjà en France et au niveau européen, ils demeurent encore trop fragmentés et souvent réactifs. Ce point de vue défend ainsi la mise en place d’outils plus intégrés, inspirés notamment du modèle canadien, combinant anticipation, coordination des acteurs publics et capacité d’alerte transparente auprès des citoyens. L’enjeu est double : garantir l’intégrité des scrutins à venir et restaurer durablement la confiance démocratique. Publié le : 30/04/2026 Temps de lecture 10 minutes Auteurs Clément Beaune Haut-commissaire à la Stratégie et au Plan Nathalie Loiseau Députée européenne Télécharger le Point de vuede Clément Beaune, Haut-commissaire à la Stratégie et au Planet Nathalie Loiseau, députée européenne et présidente de la commission spéciale sur le bouclier européen de la démocratie du Parlement européen Les Français viennent de voter pour les élections municipales et s’exprimeront de nouveau dans quelques mois, pour les élections présidentielles et législatives en 2027. Dans un contexte inédit de guerre informationnelle où les ingérences numériques étrangères se multiplient, ces scrutins sont autant de fenêtres de tir, pour les puissances hostiles, permettant de frapper au cœur de notre vie démocratique. Une « ingérence numérique étrangère » désigne une opération de manipulation du débat public reposant sur la diffusion délibérée de contenus trompeurs et impliquant directement ou indirectement un acteur étranger. Son objectif peut être de soutenir un camp, d’en attaquer un autre ou encore d’accentuer les clivages en créant un brouillard informationnel qui incite à la défiance envers les médias, les politiques, les institutions et la démocratie elle-même. L’élection présidentielle roumaine de 2024 a marqué un tournant : à la suite d’une manipulation massive des réseaux sociaux, attribuée à des groupes para-étatiques russes et documentée par les services de renseignement, la Cour constitutionnelle de Roumanie a annulé le premier tour pour préserver la sincérité du scrutin. Cette décision exceptionnelle a davantage été commentée que l’ingérence elle-même, tant on mesure mal l’ampleur des efforts déployés par Moscou pour faire basculer les pays voisins de l’Ukraine dans son camp. Pour autant, on ne peut que regretter l’annulation d’un scrutin, qui doit advenir en tout dernier recours ; mais on aurait grand tort d’oublier ce qui est à l’origine de cette décision rarissime : une opération d’ingérence d’une ampleur exceptionnelle. Les ingérences ne proviennent pas de nulle part : elles émanent de régimes autoritaires qui perçoivent le modèle démocratique libéral comme une menace. De la stratégie de déstabilisation russe aux pressions chinoises sur Taïwan, les démocraties sont attaquées non pour ce qu’elles font mais pour ce qu’elles sont : un modèle ouvert et attractif. Quelle autre entité politique que l’Union européenne compte un nombre croissant de pays candidats à l’adhésion ? Défendre nos élections, cœur de la démocratie, n’est pas seulement un impératif de sécurité : c’est un devoir politique et moral pour préserver un modèle de société auquel nous sommes profondément attachés. Que fait-on aujourd’hui ? En France, la réponse institutionnelle s’est structurée autour du service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères (Viginum), rattaché au Premier ministre. Dans un cadre soucieux de préserver la liberté d’expression, Viginum a identifié et documenté 259 phénomènes manipulatoires dont 174 liés à des ingérences étrangères depuis sa création en 2021, ainsi que 25 opérations lors des élections européennes et législatives[1]. Pour les dernières élections municipales, la campagne de plusieurs candidats a été visée par une attaque informationnelle attribuable à des acteurs russes. Face à ces attaques, Viginum constitue un dispositif essentiel, mais uniquement réactif. À l’échelle européenne, la Commission a aussi posé les bases d’un « bouclier démocratique » en 2024 puis 2025[2], combinant notamment conseils pour la protection des élections, coopération dans la lutte contre la manipulation de l’information et responsabilisation des plateformes. Ce cadre en construction pèche encore par son manque de rapidité dans des situations de crise ; il est pourtant déjà violemment attaqué par l’administration Trump, qui a elle-même renoncé à lutter contre les ingérences visant les États-Unis et qui n’hésite pas à interférer avec les débats politiques des États européens. Les peuples européens sont de plus en plus conscients de ces risques. Selon une enquête Eurobaromètre de novembre 2025[3], 79 % des Européens craignent l’influence de la désinformation sur le vote et 70 % une ingérence étrangère directe ; en France, 76 % se disent inquiets de la désinformation étrangère, d’après le dernier baromètre annuel du journal La Croix[4]. Il faut donc aller plus loin ! De l’autre côté de l’Atlantique, il n’y a pas seulement les États-Unis… Le Canada a lancé en 2019 le « Plan pour protéger la démocratie canadienne[5] », qui repose sur une architecture articulant renseignement, transparence et information du public. Au cœur du dispositif, la « Task Force SITE[6] » coordonne les services de renseignement pour détecter les menaces pendant les périodes électorales, tandis que le « Protocole public en cas d’incident électoral majeur »introduit un mécanisme inédit de responsabilité démocratique : un panel indépendant peut décider, de façon apolitique, neutre et impartiale, d’informer directement les citoyens lorsqu’un événement grave menace l’intégrité du scrutin. Cette transparence assumée a contribué à désamorcer les tentatives d’ingérence étrangères constatées lors des élections canadiennes de 2019, 2021 et 2025, comme l’amplification de contenus sur WeChat attribuée à des acteurs chinois. Aucun de ces épisodes n’a eu d’impact significatif sur le vote ou sur les résultats des scrutins, précisément parce qu’ils ont été exposés dans un cadre institutionnel pré-établi, transparent et robuste. Un cadre qui suscite la confiance des électeurs. La leçon est claire : notre pays gagnerait à se doter d’une task force électorale, inspirée du modèle canadien, reposant sur une coordination renforcée entre services de renseignement, autorités administratives apolitiques et dispositifs de vigilance existants, et adossée à un Conseil des sages. Une telle structure permettrait de dépasser une logique strictement réactive et d’assurer, en période électorale, une capacité d’anticipation, d’analyse et surtout d’alerte publique, contribuant ainsi à informer l’opinion et à renforcer la confiance des citoyens dans le processus démocratique. Cette réponse nationale doit trouver un relais à l’échelle européenne : en période électorale, il doit d’abord être possible d’activer des mécanismes d’urgence en lien avec le règlement européen sur les services numériques (Digital Services Act - DSA) pour responsabiliser – retrait, amendes, etc. – sans délai les plateformes face aux risques systémiques d’ingérences sur le fonctionnement de nos démocraties. En outre, il devient indispensable d’organiser une solidarité concrète entre États membres, permettant le déploiement temporaire d’équipes d’experts de la lutte contre les ingérences issues d’autres pays de l’UE, pour soutenir les autorités nationales qui le souhaitent à l’occasion d’une élection, comme l’Union européenne a pu le faire en Moldavie : spécialistes de la lutte contre les manipulations de l’information, de la cybersécurité ou du traçage des financements opaques et de la criminalité organisée… peuvent aider les pays qui craignent d’être exposés à des opérations d’ingérence et qui veulent s’en protéger. Cette force européenne de protection démocratique serait un outil concret et efficace, ainsi qu’un symbole de solidarité et d’attachement partagé au modèle démocratique européen. À l’heure où la France s’apprête à connaître des échéances électorales majeures, où des élections clés sont prévues ailleurs en Europe (Italie, Pologne, Espagne, etc.), mieux protéger nos démocraties contre des opérations d’ingérence étrangères n’est pas un luxe. C’est une nécessité de sauvegarde démocratique, à la fois nationale et européenne. C’est ce qu’attendent nos concitoyens, et c’est un effort que nous leur devons si nous voulons qu’ils retrouvent confiance dans la politique et la démocratie. [1] Voir le rapport d’activité 2024 de Viginum. [2] Voir le discours de juillet 2024 concernant les orientations politiques 2024-2029 et le discours de septembre 2025 sur l’état de l’Union, prononcés par la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen. [3] Commission européenne (2025), Protecting and Promoting Democracy. Special Eurobarometer 568, rapport, mai. [4] Guilbeault M. (2026), « Baromètre des médias 2026 : rôle démocratique, défiance, IA… Les 10 chiffres clés de notre sondage », article du 15 janvier. [5] Voir la page « Plan pour protéger la démocratie canadienne » du site du gouvernement canadien. [6] SITE : Security and Intelligence Threats to Elections. Pour plus d’informations à ce sujet, voir ici. Partager la page Partager sur Facebook - nouvelle fenêtre Partager sur X - nouvelle fenêtre Partager sur Linked In - nouvelle fenêtre Partager par email - nouvelle fenêtre Copier le lien dans le presse-papier Téléchargement Contre les ingérences, pour un nouveau bouclier démocratique, français et européen ! Télécharger le Point de vue PDF - 200.4 Ko Thèmes Numérique/IA Action publique Prospective Publié par Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan Auteurs Clément Beaune Nathalie Loiseau Citer ou exporter Citer cette publication Fermer Citer cette publication APA Beaune, C., & Loiseau, N. (2026, mai). Contre les ingérences, pour un nouveau bouclier démocratique, français et européen ! (Point de vue). Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan. Copier MLA Beaune, Clément, et Nathalie Loiseau. Contre les ingérences, pour un nouveau bouclier démocratique, français et européen ! Point de vue, Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, mai 2026. Copier ISO 690 BEAUNE, Clément et LOISEAU, Nathalie, 2026. Contre les ingérences, pour un nouveau bouclier démocratique, français et européen ! Point de vue. Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, mai. Copier Autres options d'export reference_bouclier_democratique.ris Pour aller plus loin HCFiPS | Salaire brut, salaire net - Évolutions comparées et constats Dans sa séance du 4 juin 2026, le HCFiPS a analysé les évolutions comparées des salaires bruts et nets sur longue période. Vous tr... Protection sociale Santé Action publique Note 16 juin 2026 Comment associer les salariés aux décisions stratégiques des entreprises ? 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