Point de vue

Entre influences étrangères et percée eurosceptique. Les think tanks à Bruxelles, nouveau champ de bataille des idées en Europe

Cette étude du Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan (HCSP) propose une cartographie actualisée de l’écosystème des think tanks basés à Bruxelles, traitant de politiques publiques européennes. À la fois ressources importantes pour le décideur et vecteurs d’influence, ces structures jouent un rôle clé dans la circulation des idées au niveau de l’UE et leur mise à l’agenda. Sur la base d’un échantillon non exhaustif, ce travail identifie les principaux acteurs de ce paysage, proposant un aperçu des instituts les plus influents ainsi que leurs activités et leurs sources de financements.
Ces dernières permettent de rendre visibles certains des acteurs souhaitant peser sur l’agenda européen (États membres, pays tiers, fondations philanthropiques, entreprises privées, partis politiques). De cette analyse ressortent notamment une domination nette des acteurs américains, en particulier des entreprises de la tech, la consolidation d’un écosystème eurosceptique, la présence insuffisante d’acteurs français et l’émergence de financements chinois.
Dans un contexte de fragilisation de cet écosystème, accentué par le retrait récent de financements de la Commission européenne et les tentatives d’ingérence, ce rapport porte des recommandations afin de renforcer la résilience de la recherche.

Publié le : 17/04/2026

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Datavisualisation réalisée par Loïc Lahellec

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Introduction

Les think tanks sont des acteurs plutôt méconnus dans le débat public, mais leur influence auprès des institutions européennes n’en est pas moins importante. Ces boîtes à idées, à la frontière entre monde universitaire, entreprises et administrations publiques, ont vu leur rôle croître considérablement depuis les années 1980 et la consolidation du projet communautaire. Elles sont en effet particulièrement compatibles avec le fonctionnement du processus législatif européen. Du fait de la grande variété des sujets traités par les institutions européennes et de leur complexité, la production d’idées, d’études, d’avis et de prospective a été en partie déléguée par les institutions européennes à des acteurs tiers, ce qui rapproche le fonctionnement bruxellois des modèles anglo-saxon, nordique et allemand, caractérisés par une plus forte porosité avec la société civile que le modèle français[1]

Comme le soulignent les diverses études consacrées à ces institutions, les think tanks sont des structures fondamentalement ambivalentes, situées à mi-chemin entre la recherche et le plaidoyer politique. Né dans le monde anglo-saxon au début du xxe siècle avec l’objectif de mobiliser la philanthropie pour l’amélioration des politiques publiques, le modèle du centre de réflexion privé s’est répandu, devenant un acteur central du débat politique dans de nombreux systèmes[2]. « Objets politiques non identifiés », comme les qualifie le sociologue Marc Patard, les think tanks doivent donc être appréhendés à la fois comme une ressource précieuse pour le décideur et des vecteurs d’influence, porteurs d’un agenda[3]

Sur la base de données quantitatives et d'entretiens avec les acteurs, ce travail propose un recensement actualisé de ce paysage, relativement méconnu en dehors de la sphère bruxelloise. Si le registre de la transparence de l’UE fait état de sept cents think tanks en contact avec la Commission, dont une centaine basée à Bruxelles, nous avons réduit l’échantillon à une vingtaine d’instituts bénéficiant d’un budget annuel supérieur à 500 000 euros et travaillant sur les politiques publiques européennes[4]

Cette étude identifie les principaux acteurs de ce paysage, proposant un aperçu des instituts les plus influents ainsi que de leurs activités et sources de financements. Concernant le positionnement politique, l’écosystème apparaît consensuel dans son ensemble sur le rapport à l’Union, avec des divergences plus importantes sur les questions de réglementation. On constate néanmoins l’émergence récente d’un écosystème eurosceptique de mieux en mieux doté, financé principalement par le gouvernement hongrois, et s’inscrivant dans une démarche d’internationalisation du mouvement. 

L’analyse granulaire du financement de ces structures révèle le rôle de certaines d’entre elles comme relais d’influence pour leurs mécènes et reflète les rapports de force entre acteurs cherchant à peser sur la décision européenne. Si les informations sur les financements restent parcellaires du fait d’une pratique inégale de déclaration de leurs revenus par les think tanks, nous proposons ici des estimations prudentes permettant d’identifier les bailleurs les plus actifs. 

Outre les institutions européennes elles-mêmes, notre étude montre que les acteurs américains demeurent les principaux financeurs du marché des idées à Bruxelles, démontrant l’importance persistante que revêt le marché unique pour les acteurs outre-Atlantique. Quant aux financements chinois, s’ils demeurent modestes en valeur absolue, leur présence dénote la mise en place d’une stratégie d’influence de Pékin sur ce terrain.

Parmi les États membres de l’Union européenne, la France peut compter sur la présence d’un certain nombre de think tanks à Bruxelles, mais ne possède pas l’important réseau de fondations politiques et privées dont dispose l’Allemagne, ainsi que dautres pays plus habitués à l’interaction entre les pouvoirs publics et la société civile. Son influence dans le débat d’idées européen s’en ressent. 

Côté privé, les données font apparaître des secteurs de l’économie particulièrement actifs dans le financement des think tanks, au premier rang desquels les entreprises de la tech, les énergéticiens et les services financiers, correspondant peu ou prou aux secteurs les plus concernés par les politiques européennes.

L’écosystème de la recherche sur les politiques publiques traverse actuellement une période de turbulence structurelle, qui s’explique par un certain nombre de facteurs : la redirection des subventions de la Commission, une politisation de la question du financement de la société civile et le retrait de certains bailleurs privés, dont les fondations américaines historiquement très implantées. Or, le risque est que cette incertitude encourage l’instrumentalisation de la recherche comme outil d’ingérence, y compris de la part d’acteurs portant un agenda contraire aux intérêts européens, voire au projet même de l’UE. 

Cette fragilisation du paysage et la faiblesse relative de la stratégie française en matière de soutien à la recherche comme vecteur d’influence nous conduisent à formuler plusieurs recommandations pour renforcer cette dernière. 

[1] Abelson D. et Rastrick C. (dir.), Handbook on Think Tanks in Public Policy, Cheltenham, Edward Elgar, 2021.

[2] Ibid. 

[3] Patard M. (2014), La démocratie entre expertise et influence. Le cas des think tanks français, Paris, Dalloz. 

[4] https://transparency-register.europa.eu/find-out-more/statistics_en 

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Blum, J. (2026, avril). Entre influences étrangères et percée eurosceptique. Les think tanks à Bruxelles, nouveau champ de bataille des idées en Europe (Point de vue). Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan.
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Blum, Julian. Entre influences étrangères et percée eurosceptique. Les think tanks à Bruxelles, nouveau champ de bataille des idées en Europe. Point de vue, Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, avr. 2026.
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BLUM, Julian, 2026. Entre influences étrangères et percée eurosceptique. Les think tanks à Bruxelles, nouveau champ de bataille des idées en Europe. Point de vue. Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, avril.

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