Document de travail

Les enjeux de modélisation pour évaluer l’impact macroéconomique de la transition climatique

Au cours du premier semestre de l’année 2022, un groupe de travail, présidé par Jean Pisani-Ferry et organisé par France Stratégie, a réuni l’ensemble des administrations et institutions ainsi que des personnalités qualifiées[1] qui travaillent sur la modélisation macroéconomique des conséquences des politiques de lutte contre le réchauffement. L’initiative avait pour but de prendre connaissance des travaux de chacun et d’identifier ce qui, dans nos pratiques d’évaluation de la transition énergétique, était satisfaisant et ce qui devait/pouvait être amélioré. Une douzaine de réunions se sont tenues entre avril et juillet 2022, et une vingtaine d’auditions ont été réalisées[2].

Publié le : 09/11/2022

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Ces premiers travaux ont donné lieu à une note d’étape sur les mécanismes économiques de la transition, les caractéristiques des simulations effectuées avec les modèles existants et leurs limites, publiée en novembre 2022 par Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz[3], comme prévu par la lettre de mission adressée en septembre par la Première ministre à Jean Pisani-Ferry, lui demandant de poursuivre son travail, afin de nourrir l’élaboration de la Stratégie française sur l’énergie et le climat (SFEC). Un rapport plus complet est prévu au printemps 2023.

Ce document, rédigé à l’issue du cycle de réunions, présente un point d’étape des travaux menés dans le groupe de travail jusqu’à juillet de façon plus détaillée que la note de novembre. Il a bénéficié de suggestions des membres du groupe de travail et de Jean Pisani-Ferry. Il présente (i) les principaux mécanismes économiques associés à la transition climatique, (ii) les caractéristiques et les limites des simulations effectuées avec les modèles macroéconomiques existants et (iii) les pistes d’amélioration des analyses macroéconomiques de la transition énergétique. Nous en résumons ici les principaux messages.

Les efforts à fournir pour lutter contre le réchauffement climatique auront des conséquences macroéconomiques importantes dès le court terme. La réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES), qui passera largement par la réduction de l’usage des énergies fossiles, nécessite dès maintenant un surcroît d’investissement souvent présenté dans les évaluations macroéconomiques de la transition comme un moteur de croissance économique (par combinaison d’effet de relance keynésienne et de réduction de la facture énergétique française). Ces évaluations souffrent toutefois d’un certain biais optimiste car elles sont fondées, dans les scénarios mis en avant, sur un bouquet d’hypothèses largement favorables (politiques optimales et coordination internationale, pas d’effets de frictions et de coûts de réallocation, modification spontanée des préférences, etc.). Les effets positifs du surcroît d’investissement sur l’activité économique à court terme ne sont pas garantis. Ils dépendent d’un grand nombre de facteurs, dont :

‒ le mode de financement de ces investissements (répartition entre financement public et privé, part du financement par endettement) ;
‒ le degré de coordination internationale ;
‒ l’ampleur et la nature des changements de préférences et de comportements des ménages ;
‒ les effets de frictions liées aux réallocations de capitaux et d’emplois (au sein des secteurs et entre secteurs) ;
‒ les politiques mises en oeuvre pour déclencher et accompagner la transition ;
‒ la crédibilité de ces politiques publiques ;
‒ et l’ampleur et la nature de l’évolution technologique déclenchée par la transition.

Mesurer l’impact de la transition énergétique sur l’activité économique passe donc par l’incorporation de ces facteurs dans l’analyse quantitative et par l’appréciation des incertitudes correspondantes. 

Une partie de l’insuffisance des analyses actuelles tient aux limites intrinsèques des modèles dont nous disposons aujourd’hui (capacité à représenter les changements de préférences ou les changements structurels à l’intérieur des secteurs, le progrès technique ou encore les instruments de politiques publiques de façon réaliste). Néanmoins, ces modèles intègrent d’ores et déjà une part importante des mécanismes macroéconomiques entrant en jeu dans la transition climatique. Afin d’éclairer l’élaboration des politiques publiques liées à la transition climatique sur de multiples dimensions, un certain nombre de principes sur le protocole d’utilisation des modèles et sur la publication de leurs résultats doivent être respectés. Les principaux étant :

  • ne pas se limiter à une analyse en écart variantiel et détailler la description du scénario central dans son ensemble ainsi que les hypothèses sous-jacentes ;
  • assurer la transparence sur le contenu et les mécanismes des modèles. Pour cela, les résultats bénéficieraient à être retranscrits de façon complète dans un cadre macroéconomique simple (équivalent toy model) pour bien en appréhender la logique et s’assurer de leur cohérence macroéconomique. En outre, les modèles étant souvent utilisés de façon très différente d’un exercice à l’autre, l’explicitation des éléments exogènes et des éléments endogènes est indispensable à chaque exercice ;
  • détailler les résultats année après année sur un horizon temporel de court-moyen terme (dix ans ou 2030) pour identifier les potentielles sources de friction au démarrage de la transition ;
  • tester la sensibilité des résultats à des hypothèses cruciales :

    - le contexte international, à la fois sur les hypothèses d’évolution des prix relatifs et des prix de l’énergie et matières premières ;
    - les modes de financement des mesures climatiques et les agents qui portent l’endettement (ménages, États, entreprises) ;
    - la politique budgétaire, comprenant le recyclage de la taxe carbone ou de recettes d’enchères dans le cadre de marché(s) de permis ;
    - les règles de politique monétaire mises en œuvre ;
    - les éléments d’évolution structurelle (progrès technique, comportement des agents).

[1] Voir annexe 1.

[2] Voir annexe 2.

[3] Pisani-Ferry J. et Mahfouz S. (2022), « L’action climatique : un enjeu macroéconomique », La Note d’analyse, n° 114, France Stratégie, novembre.

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